Avi Mograbi – Pour un seul de mes deux yeux _ 10.12.2013

pour-un-seul-de-mes-deux-yeux1Les mythes d’Israël

Comment représenter le sacré dans un pays où politique et religion ne cessent de se confondre jusqu’à s’amalgamer? Avi Mograbi décide dans Pour un seul de mes deux yeux d’observer Israël à l’aune de ses mythes fondateurs.

« Donne-moi des forces encore cette fois, ô Dieu, et que, d’un seul coup, je me venge des Philistins pour un seul de mes deux yeux »

D’une part le mythe de Samson, qui les cheveux coupés par Dalila, perd sa force monumentale et se retrouve prisonnier des Philistins. Samson, affaibli et humilié par ses ennemis qui lui ont percé les yeux, réalise un énième coup de force en bousculant les colonnes du temple qui l’emprisonne et en emportant avec lui dans la mort des milliers de Philistins. Ainsi la vengeance « pour un seul des deux yeux de Samson » et la mort valent toujours mieux que la domination. Samson est un héros dont on apprend la terrible destinée à l’école, mais aussi à la maison ou sur un territoire de pèlerinage. De jeunes gens chantent sa revanche meurtrière autour du feu accompagné à la guitare. Des groupes de punk-rock intégristes scandent son nom et entonnent sa phrase vengeresse ad lib devant des foules de juifs déchainés.

Romains, on ne se rendra pas !

Le deuxième mythe parcouru par le réalisateur est celui de la cité de Massada, une forteresse construite par Hérode dans le désert, perchée sur la montagne où en 72 après J-C, une centaine de zélotes (des extrémistes) commirent un suicide collectif pour se préserver de la captivité des Romains après un siège de trois mois. Encore des héros qui ont préféré se donner la mort plutôt que de se livrer à leurs ennemis.

L’héroïsation du suicide est une sorte de fil rouge du film construit autour de trois thèmes. D’une part, le réalisateur part à la recherche d’images des communautés et des groupes visitant les territoires sacrés de l’Histoire juive : des jeunes américains du Taglit, des touristes de tous pays et le réalisateur analyse aussi la façon dont circulent les mythes au quotidien : campements religieux, apprentissage scolaire, rassemblements politiques… Il met en comparaison la qualité rhétorique des guides. Certains sont des grands orateurs sachant faire naître l’émotion (certains rappellent des attentats récents pour évoquer la douleur de la mort), d’autres organisent des sortes de reconstitutions du siège de Massada et invitent des jeunes américains à choisir entre la mort, le combat, la prière ou la reddition. Ainsi, sans interventionnisme aucun, Avi Mograbi décline la diversité de tonalité des discours autour des mêmes mythes. Entre adhésion totale, remise en question ou scepticisme, les orateurs assurent la transmission des mythes par la parole. Ainsi, il y a une perpétuelle réactualisation de l’Histoire d’Israël qui, au vu de son actualité, est constamment à renouveler.

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Avi Mograbi met ces images face à face avec des plans tournés sur la frontière entre la Cisjordanie et Israël où il intègre le cynisme des soldats, le découragement des Palestiniens et sa propre aversion envers les méthodes de l’Armée. Des files d’hommes et de femmes attentent l’ouverture des quelques brèches du mur. Les paysans peuvent faire des heures de queue au soleil pour aller s’occuper de leurs champs sans savoir si les portes s’ouvriront on non. Des ambulances n’ont pas le droit de traverser les check points et même, des enfants qui rentrent de l’école doivent patienter sans raisons devant l’un des nombreux portails. La crainte de l’attentat, l’application irréfléchie des lois et des règles par des soldats de moins de 20 ans, l’épuisement et l’attente sont passés au crible devant la caméra d’un réalisateur de plus en plus obstiné qui finira par intervenir dans ce conflit. Avi Mograbi fait partie du corps de la société malade et ne peut rester sans réagir. A ce moment du film, cela en est fini de l’observation ou même du documentaire. Avi Mograbi se met à jouer un rôle, comme les autres « personnages » du film : celui du réalisateur révolté.

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Les séquences sur les territoires sacrés d’Israël et sur ses frontières sont scandées et reliées par des plans intermédiaires où l’on peut voir le cinéaste discuter eu téléphone avec un ami palestinien. Celui-ci annonce à Avi Mograbi qu’il vaut mieux la mort que de subir une telle vie. Et c’est ici que se nouent tous les fils tissés par le film, car entre la relecture des mythes juifs et la réalité palestinienne, il n’y a qu’un pas. Composition implacable d’un grand monteur du discours et de l’image, le film prend forme dans ce retournement : ceux qui furent assiégés par les Romains et faits prisonniers par les Philistins sont désormais responsables d’une nouvelle occupation. De Massada à la Palestine, Avi Mograbi mise sur un transfert d’un discours sacré à un autre. Comment peut-on vouer un culte aux héros morts pour la foi quand on reçoit des pierres et des bombes de la part de l’occupé, quand les attentats suicides et le terrorisme perdurent ?

Le cinéaste pratique comme à son habitude une ironie grinçante vis-à-vis de toutes formes de discours bien qu’il ait abandonné dans ce film la fiction burlesque au profit d’une image plus nettement documentaire, « avec un point de vue d’auteur », qui comme nous l’avons vu disparaît dès lors qu’il se met à insulter les soldats qui bloquent des enfants à un check point. Peu avant la deuxième Intifada, Avi Mograbi réalise encore une fois un film coup de poing où il utilise sa caméra comme une arme (comme le fera Emmanuel Burnat, le réalisateur de Five Broken cameras) dans le but de laisser exploser sa colère contre un pays prônant l’attaque en guise de défense et resservant à l’envi ses mythes en guise de propagande.

 Marina MIS

La bande annonce du film

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