Werner Herzog – Rencontres au bout du Monde _ 10.10.2013

« Deux regards sur Rencontres au bout du monde de Werner Herzog »

Invité sur la base de McMurdo en Antarctique, Werner Herzog refusa de faire un énième film sur les pingouins. Avec Rencontres au bout du monde (2007), il nous présente plutôt ses habitants et des paysages insolites.

Dans ce film, le réalisateur interroge l’essence de l’homme : pourquoi un être agit de telle manière dans telle situation ? Il confronte cette question aux scientifiques de la base. Pourquoi ces hommes ont-ils décidé de partir se confronter à cette Nature dangereuse et mystérieuse ? N’est-ce pas justement pour résoudre ses énigmes, comprendre ce qu’ils ne connaissent pas ou ne peuvent pas percevoir ? Tout en dévoilant une nature extrême, le réalisateur tâtonne et  cherche des réponses. Peu à peu, il construit son voyage, autant intérieur qu’extérieur.

Les uns après les autres, les scientifiques exposent leurs parcours. Nous croisons un ancien prisonnier du rideau de fer hanté par son passé dont le réalisateur respectera le silence, un homme aux ancêtres Incas très fier de sa physionomie atypique, un philosophe rêveur,  un biologiste amoureux de la science-fiction se préparant à sa dernière plongée ou encore un chauffeur de bus qui a échappé à la mort sous le coup de machettes…  A tour de rôle, ils exposent  leurs désirs, leurs peurs et leurs anticipations sur l’avenir. Tous ont des idées originales, influencées par leur histoire personnelle et leurs rêves. La diversité et l’insaisissabilité du moi, là est peut-être la singularité humaine.

Or, quand cette imprévisibilité de l’être est multipliée dans une société, elle entraîne l’incertitude de sa survie. Le réalisateur y insiste avec un discours écologique catastrophique.  De façon incompréhensible pour lui, notre civilisation envenime le réchauffement climatique. Elle crée des dangers dont l’ampleur reste indéterminée. Nous sommes à l’image du pingouin qui, désorienté, part dans le désert glacial pour une mort certaine. Spectacle comique mais aussi tragique. Dans cette séquence, le réalisateur traite de l’arbitraire et de l’absurdité du monde animal, comme il tente de l’éclaircir chez l’homme. Ce n’est certainement pas une parabole pour renvoyer à l’auto-suicide de la société contemporaine, mais elle peut y faire écho.

Tout en évoquant ce désastre à venir, le cinéaste offre des images sublimées des fonds marins. Vision de lieux inconnus, inexplorés pour la grande majorité des spectateurs et par le réalisateur lui-même qui se réfère aux images du plongeur Kaiser.  Werner Herzog ne donne pas la possibilité d’observer cette Nature avec simplicité. Les paysages sont poétisés, défilant au rythme des chants religieux, se chargeant d’onirisme et de paranormal. Devant ce spectacle, le spectateur peut se mettre à rêver et plonger dans l’imaginaire. Il devient créateur, interprétant personnellement ses images. Ou il peut refuser cette esthétisation qui lui empêche de voir le grand nord pour ce qu’il est, sans ornements. Il se distinguerait du groupe silencieux et immobile de la salle obscure, dévoilant une autre singularité.

Clélia Bénard

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Convié par la National Science Foundation sur la base de McMurdo en Antarctique, Werner  Herzog accepte l’invitation tout en clamant son refus de « réaliser un énième film sur les pingouins ».  Il en profite surtout pour faire un film subjectif sur la quête d’absolu d’un cinéaste.

    Rencontre au bout du monde ne se présente pas comme un documentaire scientifique animalier ni en tant qu’opus écologiste alarmiste sur le réchauffement climatique, le film est d’ailleurs une œuvre difficile à appréhender par les contradictions qu’elle contient et l’ironie qu’elle oppose aux vérités scientifiques. Dans Rencontre au bout du monde, Werner Herzog propose un carnet de voyage où il prend soin de dessiner les lieux qu’il parcourt, les personnes qu’il rencontre et ses interrogations personnelles. Son départ est justifié car il a été subjugué par les images sous-marines d’un plongeur sous les glaces, Henry Kaiser, biologiste et ami, et aussi car il a été invité par la National Science Foundation. Cette vision romantique d’un « touriste » (en référence au Grand tour des jeunes artistes au XIXe siècle) se frottant à une altérité scientifique et pragmatique sera la principale problématique du film.

    Quête et conquête du Pole sud 

Werner Herzog revient sur la mythique conquête du pôle sud qui a eu lieu un siècle plus tôt grâce à des explorateurs tels qu’Amundsen, Schackleton et Falcon Scott. Il marche sur les pas de l’Histoire par le biais d’archives et la visite de musées. « Que reste t-il à étudier sur terre une fois qu’il n’y a plus aucun territoire à conquérir? » semble se demander le réalisateur. L’Everest ayant été escaladé (par un certain Maurice Herzog – clin d’œil de la rédaction), le Pôle sud atteint, où peut se trouver aujourd’hui l’aspiration humaine ?  Le temps des expéditions est bel et bien terminé sur Terre, demeure l’exploit via le Guinness des records ou des apparitions télévisées. Ce que le réalisateur semble prôner en guise de résistance à ce manque, c’est la possibilité de nouvelles conquêtes via l’imaginaire. Accéder à la beauté de manière conventionnelle ne l’intéresse absolument pas et il veut volontairement s’éloigner des formes cinématographiques telles que La marche de l’empereur, d’où sa hantise des « films de pingouins ». L’invitation au voyage de Werner Herzog ne passe pas par un enregistrement du réel mais par sa stylisation à travers l’usage du commentaire et de la musique. La beauté n’est donc pas initialement dans l’image mais prend forme et sens dans l’écriture et le montage. La beauté ne se trouve pas telle quelle dans le monde réel mais il faut la créer ou en tout cas, se donner les moyens de la voir.

    « Se révolter contre l’imitation de la réalité au nom des lois autonomes de l’art »[1]

Werner Herzog réalise beaucoup de documentaires dans la seconde partie de sa carrière après des films comme Aguirre et la colère de Dieu, Dracula, Kaspar Hauser ou Fitzcarraldo. Toutefois la distinction entre documentaire et fiction n’est pas tangible dans une œuvre de fiction à portée documentaire et une œuvre documentaire imbibée de fiction. Dans Rencontres au bout du monde, Werner Herzog se met dans la peau d’un explorateur, et dévoile avec naïveté ses découvertes : une ville qui ressemble à une exploitation minière, un tunnel sous le pôle sud où les hommes stockent des esturgeons congelés, des pingouins idéalistes qui ne suivent pas le bon chemin… Il met en scène, fictionnalise, il ment, ironise et peint un univers constitué de savants fous et de fantaisies. Ce voyage imaginaire se teint de pessimisme au fur et à mesure des rencontres avec les scientifiques qui l’amènent à se demander ce qu’il en sera une fois l’espèce humaine éteinte.

    L’expérience esthétique du sublime

Le discours catastrophiste du film impose un point de vue romantique sur une nature mise à distance de l’homme. L’humain est constamment dépassé dans le film : par le froid, l’absence de vision, la grandeur d’un iceberg. Sa supériorité est sans cesse remise en question devant l’immensité de la nature. L’homme est obligé d’avoir recours à la technologie pour survivre au Pôle sud comme s’il avait débarqué sur une autre planète à l’air irrespirable.

Envahi par la sensation kantienne du sublime devant un iceberg ou un volcan, ébloui par des images de plongées sous la glace, le réalisateur en vient rapidement à rapprocher ces beautés inaccessibles au commun des mortels à une expérience spirituelle. L’espace exploré devient alors le paradis du silence et de la solitude, des sages, des philosophes et des ermites. Et l’Antarctique le lieu idéal d’une expérience esthétique. Tout le film consisterait peut-être à la recherche d’une émotion transcendantale, d’une illumination d’artiste, d’une vision de voyant. Cette recherche participe au décollement de la réalité documentaire vers un sacré perçu à travers la fiction. Les scientifiques, personnages atypiques d’explorateurs modernes, ont en commun leur recherche de vérité et d’un autre moyen d’appréhender le monde à travers leurs découvertes et leur démarche d’initiation et d’expérimentation. Qu’il s’agisse d’un passionné de pingouin qui ne supporte plus le commerce des hommes, d’un biologiste à la conquête de vie sous la glace, d’hommes tentant de résoudre les mystères des volcans, des icebergs ou de la physique, ces marginaux endossent chacun à leur tour le rôle de voyants. Et c’est à ce point que la dissemblance entre un Klaus Kinski et un Henry Kaiser semble s’effacer définitivement. Car le travail de Werner Herzog se focalise toujours en fiction comme en documentaire sur le grain de folie et le souffle qui animent les hommes.

    Une œuvre-témoin

Si l’on écoute attentivement le prêche de Werner Herzog, n’importe quel élément du film se transforme en autel d’une humanité qui va bientôt disparaître et le Pôle sud deviendra la cathédrale de l’existence humaine sur Terre, préservant sous la glace la mémoire des hommes et leurs pieux souvenirs des éruptions volcaniques, de la fonte des icebergs et du réchauffement climatique. En imaginant ce que d’autres formes de vie intelligentes dans le futur penseraient du mode de vie actuel des hommes en Antarctique, Werner Herzog transforme ses images en reliques du présent. Et c’est en étudiant les dernières traces que l’Homme aurait pu laisser sur Terre que le réalisateur inscrit son film dans le domaine de la science-fiction. Le film devient alors un essai science-fictionnel sur un territoire et dévoile un lieu imaginaire. Ces images aurait-elles été différentes si elles avaient été tournées sur la Lune ou sur Mars ?

Le réalisateur conclue son film par une phrase d’Alan Watts : « L’univers se perçoit à travers nos yeux, il écoute ses harmonies cosmiques à travers nos oreilles et nous sommes les témoins lui permettant de devenir conscient de sa gloire et de sa magnificence ». Phrase affirmant la quête absolue d’un auteur en faveur de représentations nouvelles. Quête cinématographique, spirituelle et intellectuelle qui a pour but de laisser un témoignage à un spectateur conscient du déclin qui l’attend. Quête d’un esprit créateur mégalomaniaque au possible qui laisse comme témoignage de son acte de résistance ses films, car le cinéma est le plus bel intermédiaire pour donner à voir et écouter les mystères de l’univers.

Marina MIS

Cette critique est inspirée d’un article de la Revue estudantine Chameaux n°2 sur le Voyage rédigé par Thomas Carrier-Lafleur et Jérôme Michaud disponible sur la page : http://revuechameaux.wordpress.com/numeros/no-2-hiver-2010/


[1] Milan Kundera

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